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  • Aude Bertoli

Le mot de la faim




Un cri me déchire le ventre. Un cri long et caverneux qui ressemble à celui d’une bête qui agonise. Ce cri, c’est celui de la faim. Il me semble même en entendre l’écho tant mon ventre est vide.


Je me tourne et me retourne dans mon lit, sans arriver à trouver le sommeil. J’ai pourtant l’impression d’être fatiguée, si fatiguée : c’est comme si je n’avais plus dormi depuis trois semaines. Cela fait une heure maintenant que je scrute l’obscurité à la recherche du sommeil. Mes pensées m’envahissent, mes idées fusent dans ma tête et je crois même qu’elles pourraient la faire exploser sous l’effet de la condensation.


Il y a la douleur aussi. Celle des os saillants à deux doigts de déchirer la peau qui s’enfoncent dans le matelas. Je ressens cette souffrance en pensant que c’est mon corps qui est cruel envers moi, mais c’est l’inverse. Il ne fait que réagir à mes privations drastiques en puisant dans ses maigres réserves les ultimes monceaux de chair qu’il est encore possible de trouver. Mais il m’est impossible de tout arrêter ; la machine infernale est enclenchée et je ne sais pas où se trouve l’interrupteur. Quoique si je trouvais le frein, je serais déjà satisfaite. Car oui, tout va trop vite, de plus en plus vite. Pourtant, c’est ce que je voulais, alors pourquoi ne suis-je pas satisfaite ? Je ne sais plus bien comment ni pourquoi je mène cette bataille, ni jusqu’où elle va me conduire, mais il y a une chose dont je suis sûre, c’est que je ne peux plus faire marche arrière. Je suis lancée dans une sorte de course poursuite dans laquelle une fois que l’élan est pris, il n’est plus possible de le freiner.


Je crois que si je ne suis pas satisfaite, c’est parce qu’au fond de moi, malgré ce que j’essaie de me faire croire, je sais que tout ça n’est pas normal. Il y a un problème.


Seulement, d’où vient-il ? Comment tout cela a-t-il commencé ? Et surtout, comment puis-je m’arrêter ? J’ai beau m’interroger, je ne trouve pas de réponses. Les questions sont vite mises de côté et je continue ma destruction...

Je m’acharne à croire qu’une fois plus légère, je serai plus heureuse. Au contraire, il se produit exactement l’inverse. Mes pensées, mes raisonnements, mes idées deviennent un paradoxe. Je veux m’arrêter mais je me dis : « encore un kilo pour la marge », au cas où en remangeant je reprenais du poids. Mais à force d’égrener les grammes, à force de m’épuiser, de m’affamer, c’est la marge entre la vie et la mort qui se rétrécit dangereusement...


Souvent, je m’assieds devant la fenêtre de ma chambre et je regarde la faible lueur du soleil qui se couche, laissant comme dernier souvenir avant la nuit, une longue trace rougeâtre sur les champs qui s’étendent à l’horizon. La lumière s’éteint au dehors comme la vie dans mon corps, et ce un peu plus chaque jour. Cependant, je n’en ai pas clairement conscience. Je ne sens plus vraiment les contours de mon corps, et ma vision dans le miroir me paraît floue. Maigrir me donne l’illusion d’une force indestructible, toute puissante, presque divine. Il me semble que chaque matin, lorsque le terrible juge qui régit désormais mon existence – la

balance de son vrai nom – affiche sans pitié les deux chiffres qui me représentent, moi, dans toute ma chair, et bien il me semble que je m’éloigne chaque jour un peu plus du monde qui m’entoure...


Je me sens presque flotter hors de mon corps, comme si je me baladais à ses côtés. Parfois, lorsque le cri dans mon ventre se fait trop insistant, qu’il me tiraille l’estomac ou me tord les tripes, je me lance dans une activité avec toute la force et l’ardeur qu’il me reste, pour tenter d’oublier.


Mais à part ce cri, qu’est-ce que je pourrais oublier, au fond ? Le fait que mon ombre dans la rue inspire la mort jusqu’à ses confins ? Que mon esprit est obnubilé par tout ce que je m’interdis ? Que mes muscles ont fondu, et que mon moral se met à les imiter ? Ou alors que la solitude sordide dans laquelle je me suis plongée et dont je ne peux refaire surface me détruit à petit feu ? Je ne saurais le dire, mais, enfermée, prisonnière de mes rituels absurdes, je ferme les yeux sur la vie. Sur ma vie. Malgré tout, je garde une petite lueur de lucidité. C’est comme si, à travers mes paupières closes, je parvenais à distinguer les choses. Je les vois mal, certes, mais je les vois quand-même.


Le plus terrible, c’est que tout est paradoxal. J’ai la volonté d’arrêter, de retourner « dans le droit chemin », mais une force au fond de moi, nourrie par mon propre besoin de m’autodétruire, me dicte de continuer. J’ai envie que cette force se personnifie, qu’elle devienne quelqu’un pour que je puisse lui demander jusqu’où elle veut m’emmener, mais je n’ai comme élément de réponse que le temps. Lui seul est capable de me donner une solution.


Alors j’attends.


***


Un jour, pourtant, l’attente devient insupportable. Les gens autour de moi, mes proches, et moi-même ne supportons plus cette situation dans laquelle nous sommes passifs, tous plus incapables de réagir les uns que les autres. Je suis trop ancrée dans mes rituels, dans le quotidien qui désormais ne tourne plus qu’autour de « l’objet de satiété », et mes parents ne veulent plus continuer à être les témoins de ma destruction.


Notre prenons alors la décision de nous orienter vers un lieu clos et redouté, mais plus que nécessaire. Une nouvelle attente commence. Celle-ci se déroule dans une ambiance si électrique que la tension est palpable. Je n’ai plus l’impression ni de reculer, ni d’avancer... juste de stagner. Tous mes espoirs sont désormais tournés vers ce lieu si particulier qui m’attend. C’est comme si je ne vivais plus que pour lui, comme s’il allait me faire redevenir celle que j’étais avant, lorsque tout était encore normal. Je n’entends même plus le cri strident dans mon ventre ; un hurlement encore plus violent, encore plus rauque hante mon esprit. C’est la peur. Et si tout cela ne menait à rien ? Que j’étais condamnée à vie ? Cette

inquiétude me ronge de l’intérieur, comme si elle cherchait à éliminer le peu de chair restant sur mes os.


La peur est nouvelle pour moi. Je prends de plus en plus conscience du danger auquel je m’expose. Cependant, lorsqu’un conflit éclate, j’ai mon arme : perdre du poids. De cette manière, plus rien ne passe. C’est comme si je m’éloignais du monde, comme si plus rien ne pouvait « rentrer » en moi. Je sais maintenant qu’il va falloir trouver une autre solution.

Et puis enfin, le jour tant attendu arrive, et avec lui, la fin de cette terrible attente.

La veille, tous les cris hurlent en moi ; la faim, la peur, mais aussi l’espoir et le soulagement. Avant de partir, je regarde une dernière fois ma chambre, puis ma maison avec un regard que j’espère ne plus avoir en revenant...


Le bâtiment est aussi blanc que le ciel est bleu. Autour, la route, un parking, un arbre sans feuilles. Tout me paraît mort. Je traîne mon sac trop lourd pour moi jusqu’à la grande porte d’entrée transparente. Au moment où celle-ci se referme sur moi, je suis loin de me douter que je ne la rouvrirai pas avant deux mois...


C’est un long chemin qui m’attend. Semé d’embûches, souvent de déception et de désespoir, mais parfois aussi de joie et de rire, et surtout de partage et de solidarité. Je remonte la pente, doucement mais sûrement.


A l’heure où je vous écris je ne suis pas encore au bout de ce chemin, mais je m’en approche. Je commence à me reconnaître, à aimer ce qui m’entoure, et je me sens plus forte.


Certains pensent que ce qui m’est arrivé était le moyen de dire que je voulais mourir, mais c’est faux. Je n’ai jamais autant voulu vivre, seulement je crois que ne savais pas comment m’y prendre. 


Image : oeuvre de Pauline Ohrel

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